Biodiversité en entreprise : quand "changer d'échelle" devient l'aveu d'une limite

26/6/2026
Biodiversité en entreprise : quand "changer d'échelle" devient l'aveu d'une limite

Le 21 mai 2026, le ministre délégué à la Transition écologique a réuni à l'hôtel de Roquelaure les représentants des entreprises engagées en faveur de la biodiversité. C'était la troisième édition d'une initiative lancée en novembre 2023, et l'occasion pour Mathieu Lefèvre de faire le bilan. Son mot d'ordre : "changer d'échelle, dans un travail de coopération avec les entreprises." Cette formule, prononcée deux ans et demi après le lancement, dit plus qu'elle ne semble.

Une mobilisation réelle, des résultats qui peinent à suivre

L'initiative Roquelaure Entreprises & Biodiversité n'est pas un gadget de communication. Huit groupes de travail ont réuni pendant plusieurs mois des centaines d'entreprises, d'organisations représentatives et d'associations sur six filières sectorielles (agroalimentaire, textile, bâtiment, cosmétique, énergie, matériaux) et deux thématiques transversales (financement et gouvernance). Ils ont produit 150 propositions concrètes, dont 30 sélectionnées pour leur opérationnalité et soumises à consultation. Des pionniers crédibles (Veolia, Hermès, Décathlon, la SNCF) ont rejoint le Lab Transition Nature, qui a fêté sa première année.

Le ministre a également annoncé le lancement opérationnel d'ACT Biodiversité, le dispositif co-construit par l'ADEME et l'OFB pour évaluer l'ambition et la crédibilité des stratégies nature des entreprises. Et il a rebaptisé les Sites Naturels de Compensation, de Restauration et de Renaturation en "France crédits biodiversité", avec l'objectif de faire émerger 30 sites d'ici 2030.

Le problème est dans ce dernier chiffre. Depuis la création du dispositif par la loi Industrie Verte, trois sites ont été agréés. Quarante sont "en émergence". Deux ans de travail collectif, de groupes de travail, de consultations et seulement trois sites opérationnels sur le territoire.

La limite structurelle du volontariat  

Ce n'est pas un échec des acteurs engagés. C'est la limite prévisible de toute démarche fondée sur le volontariat sans mécanisme de diffusion vers le reste des filières.

Les initiatives Roquelaure, Lab Transition Nature, ACT Biodiversité fonctionnent comme des clubs : ils rassemblent des entreprises qui ont déjà franchi un premier seuil de conscience, qui disposent de ressources pour investir dans des démarches longues et complexes, et qui ont un intérêt de réputation à afficher leurs engagements. Ce sont des entreprises qui ont souvent déjà une direction RSE structurée, un reporting CSRD en cours, une connaissance au moins partielle de leurs impacts sur la biodiversité.

ACT Biodiversité le formule d'ailleurs explicitement dans sa documentation : la méthode "évalue les entreprises ayant déjà élaboré une stratégie ou un plan de transition en faveur de la biodiversité et connaissant donc déjà leurs impacts et dépendances." C'est un outil d'évaluation de la progressivité, pas un outil d'entrée dans la démarche.

Le fossé que personne ne comble encore  

Entre les pionniers de Roquelaure et l'immense majorité des PME et ETI françaises, il existe un fossé que les dispositifs existants ne comblent pas.

Une PME agroalimentaire dont les approvisionnements dépendent de pollinisateurs ou de zones humides, une ETI de matériaux de construction exposée au risque eau dans ses sites de production, une entreprise de BTP confrontée à des obligations croissantes en matière de compensation écologique dans ses marchés publics... Aucune de ces entreprises n'a encore "élaboré une stratégie nature." La plupart ne savent pas par où commencer, ni même ce qu'elles ont à perdre si elles ne commencent pas.

C'est là que la rhétorique du "changement d'échelle" se heurte à la réalité opérationnelle. Changer d'échelle ne signifie pas convaincre davantage d'entreprises déjà sensibilisées de formaliser leur engagement. Cela signifie atteindre les entreprises qui n'ont pas encore de stratégie et leur donner les moyens de construire une première cartographie honnête de leurs expositions et dépendances.

Par où commencer, concrètement  

Avant d'évaluer une stratégie biodiversité, encore faut-il en avoir une. Et avant d'en avoir une, encore faut-il savoir ce qu'on expose : quels actifs, quels approvisionnements, quels sites de production dépendent d'écosystèmes fonctionnels ? Quels risques réglementaires, assurantiels ou de marché cette dépendance crée-t-elle à court et moyen terme ?

Parce que changer d'échelle, c'est d'abord aller chercher ceux qui ne sont pas encore dans la salle.